Le bataillon Berthier
Les premiers jours d'Octobre furent vraiment cléments.
Les hauts lieux seuls étaient couverts de neige. AU dessous de 2500 la
montagne avait l'aspect d'une contrée moyenne ou l'automne commençait
seulement à faire jaunir les feuillages. Au pied du Rocher de Guion, la
forêt de mélèzes se piquait par endroit de la teinte plus claire de ceux
qui ayant verdi les premiers, terminaient de même leur année de
végétation.
Aller aux Thures ou à Grange Chevillot représentait une agréable
pro.enade dans de la franche montagne à vache. Pas la moindre action
ennemie, une ambiance parfaitement reposan-te, contrastant avec les jours
encore peu éloignés du maquis.
L'accès au col de l'Echelle, sous l'oeil de l'observa-toire de la Sueur
était un ris~e permanent qui ne s'était encore pas transformé en
certitude.
La période de tranquilité fut utilisée à la reconnais-sance du secteur
et à l'étude sur la carte et sur le terrain de tous les passages, pistes
et accès, par lesquels ces messieurs et nous-mêmes aurions un jour à
passer, et sur les-quels nous pourrions peut-être nous expliquer.
L'organi~ation des postes, l'installation des observa-toires et les
reconnaissances permirent de connaitre suffi- ~
-samment le secteur pour en tirer le meilleur parti possible.
Le combat lui-même fut étudié sur place, le champ de manoeu-vre étant
en mime temps le champ de bataille.
Pour parfaire la connaissance du terrain et des accès d'en face, des
patrouilles furent poussées vers les Acles, l'Aguillette, dans la Vallée
Etroite, et des reconnaissan-ces vers la vallée de la Maurienne.
Du ceté de l'ennemi, pas de réaction, l'observation signalant cependant
des mouvements analogues aux notres. De fortes explosions laissaient
cependant supposer qu'ils ne restaient pas inactif. Ils aménageaient
probablement leurs pistes, et construisaient des blokhaus •
•
• •
Les premiers jours furent endeuillés par la perte des sergents GUSSE et
CLARAZ qui se tuèrent accidentellement. Le sergent -chef PERCHE était
grièvement blessé par un éclat d'obus à Briançon, pendant qU'il
travaillait à la réparation des voitures dans l'atelier du bataillon. Le
poumon traversé, il ne devait se remettre qU'après de terribles
souffrances et de longs mois de soins •
•
• •
- 25 -
Puis ces messieurs nous donnèrent soudain signe de vie.
Ils prirent l'habitude de nous adresser chaque jour à Névache le Bas
une demi douzaine de coups de 77. Lorsqu'ils oubli-aient de le faire, la
ration du lendemain était doublée.
Au vrai, cela ne commetait pas trop de dégats, et en fait, le premier
coup seulement était dangereux, ce coup de semonce donnant le signal de la
mise à l'abri.
Ils devaient tirer sur le PC, ce splendide Grand H~tel de Névache,
pavillon carré et blanc, bien placé au milieu
du village 'et autour duquel la circulation pédestre et auto-mobile
était facile à observer de la Sueur.
Mais avec les lois de la dispersion, il y en avait pour tout le monde
-ou peur personne- Seul un civil travaillant dans son jardin fut
grièvement blessé à la poitrine.
L'Echelle ne tarda pas à donner des signes d'intérêt.
Chaque nuit, des patrouilles ennemies s'infiltraient par le bois de st
Hippolyte ou, remontant le col, venaient pIendre le contact de nos postes
Ott tlter les accès sur les arrières. Il en résultait des accrochages sans
résultats appréciables, sauf celui de maintenir les postes en alerte •
•
• •
Cependant le 11 octobre à la chute du jour, un accrocha-ge plus sérieux
devait se produire, précédé d'un violent
tir de mortiers.
Les explosions, amplifiées par la résonnance et multi-pliées par les
échos de la m&ntagne avaient alerté toute la vallée. Le Capitaine TRONCY,
le médecin auxiliaire GARCIN et une équipe de secours poussant au plus
près sur la piste en voiture, arrivaient à l'Echelle dans un temps record.
L'action très rapide était déjà close.
Sept blessés, pansés rapidement étaient évacués sur le poste de secours
où les jeunes médecins BONGARD et GAUBERT leur donnaient leurs soins
éclairés, avant de les évacuer sur l'h8pital de Briançon.
Le sergent ICHANSON, les soldats GIRAULT, SALUT, BELMONTE, JOANNON de
la 2ème, STEPHANELLO et LANIEL de la 4ème avaient été blessés par balle
ou_par éclat de mortier.
Nous avions malheureusement à déploEer notre premier Mort au Champ
d'Honneur. Le sort avait voulu que ce soit le dernier arrivé au bataillon
qui nous quittlt le premier, BENAIT, le petit ~olontaire qui n'avait pas
encore quinze jours de service.
Cette mort nous toucha. Malgré nos conseils, et bien que les
engagements fussent interrompus du fait du départ immi-nent du bataillon,
il tenait tant à nous suivre que ses lar-
-mes d'enfant avaient eu raison de notre premier refus.
Chacun avait senti que la mort n'avait pas choisi au
- 26 -
hasard. Quelle leçon pour tous. Il avait couru au rendezvous que son
ardent patriotisme lui avait ménagé avec la plus belle des morts: debout,
face à l'ennemi.
Ses camarades entourèrent sa pauvre dépeuille de soins fraternels. Une
chapelle ardente fut installée dans une pe-tite pièce vautée du poste de
secours. Habillé en chasseur alpin, il reposait sur une civière. Quatre de
ses camarades assurèrent sa veillée funèbre.
Tout jeune dans son uniforme, il paraissait dormir, et la sérénité des
Ames satisfaites éclairait son visage.
Nous lui fimes des funéra'illes simples mais belles.
Dans l'église de Ville Haute, l'aumonier GUERIN, prètre do-minicain et
ardent résistant, exalta en termes élevés son sublime sacrifice.
Nous l'enterrames dans le petit cimetière qui entoure l'église. Le
maire de Névache, dans quelques belles paroles n'oublia pas de dire, qU'en
mourant pour la Patrie et pour sa foi, il ",étai t mort aussi peur
défendre ce peti t coin de terre ou de braves gens, exposés au feu
continuaient d'ha-biter, grlce à notre présence et sous notre sauvegarde.
L'ennemi avait vu cette circulation anormale, et au moment ou l'on
descendait la bière dans la tombe, il nous adressa six coups ,de canon.
Cher petit camarade, à notre piètè il avait ajouté ce qui manquait à la
gloire de ton beau sacrifice: une salve d'honneur •
•
• •
Le col de l'Echelle devenait un point de plus en plus sensible.
L'ennemi, de haut en bas, observait tout ce qui s'y passait, à quelques
centaines de mètres et ne ménageait
plus ses accrochages nocturnes et ses tirs de mitrailleuse et de
mortiers. Les travaux, les relèves, les corvées de ravitaillement devaient
être faites avec la p~us grande prudence, toute erreur étant sanctionnée
par un bombardement ou un tir de mitrailleuses.
A l'Echelle réduite de'cette guerre en montagne, les postes étaient
vraiement en grand danger. Si l'ennemi était parfaitement protégé par des
réseaux et des mines, par con-tre nos postes ne l'étaient pas ou de façon
très insuffisan-
-te. De plus il bénéficiait au plus près de l'appui de ses
mortiers et de son artillerie contre les objectifs fugitifs que nous
pouvions lui offrir.
Un canon de 77, du fort italien des Quatre Soeurs, par exemple, pouvait
tirer à vue directe sur l'Echelle à
4 kilomètres. Une demande faite à un officier d'artillerie pour tenter
de réduire cette maudite pièce fut jugée im-possible. Il aurait fallu une
quantité énorme d'obus pour avoir une chance d'en mettre un dans
l'embrasure. Cela fut cependant tenté pour nous faire plaisir et
naturellement sans succès.
Q
...
- 27 -
Les postes de l'Echelle ne restaient cependant ni passifs ni inactifs,
et quelques &mes bien trempées comme le ser-gent-chef SAVARY et les frères
"PINOCCHIO" firent des pa-
-trouilles profondes et fort risquées. Ils allèrent même
chercher chicane personnelle aux Fritz des Rochers de la Sueur, après
une escalade extravagante, d'où ils se firent refouler, heureusement sans
mal, à coups de grenade.
Cette Sueur "qui nOtis faisait suer", comme disait plaisamment un jour
le colonel commandant l'artillerie d'Afrique, fut l'objet bien souvent de
ses soins parti-culiers.
Lorsque nous recevions des coups, le "Sbeling Report" immédiatement
téléphoné (heure du bombardement, gisement',•, approximatif, calibre,
nombre de coups) ouvrait à l'ennemi le droit à un tir de représailles égal
au double des coups reçus, en nombre et souvent en calibre.
Nos artilleurs étaient généreux et leur comptaient toujours banns
mesure. Aussi entendions nous souvent le chuintement des obus qui allaient
terminer avec fracas leur existence à Mélèzet ou Bardonnèche. D'autres s'arrétaient
à la Sueur ou ils faisaient de gros points noirs dans la nei-ge blanche,
cherchant les défenseurs et l'observatoire.
Hélas, malgré les coups reçus, la Sueur continua de nous faire "suer".
La 2ème compagnie y souffrit beaucoup, de ses pertes,
du froid et de la fatigue, ses effectifs toujours plus ré-duits
obligeant les hommes à y passer la moitié de leur existence. Faute de
barbelés, c'est un réseau de balles qu'il fallait tendre dans ce terrain
difficile ou l'on ne voyait pas à cent mètres.
Le service du col de l'Echelle était dangereux et péni-ble et la liste
fut longue des tués, blessés et malades qu'il fallut évacuer.
Mais la 2ème compagnie avait une grande lme, sur la-quelle son chef, le
Capitaine TRONCY qui payait de sa per-
-sonne, avait su souffler le feu sacré.
Fatiguée, malade, réduite, elle ne voulut jamais être renforcée et a
plus forte raison relevée de sa mission au col de l'Echelle.
Elle attacha son nom à aes tristes lieux et peut en être fière'~:
•
• •
Le 26~Octobre, un coup de téléphone nous prevenait de l'inspection du
Général SEVEZ, commandant la 4ème D.M.M. et le front des Alpes. Il devait
arriver le lendemain à quinzë:.',• heures. Ce jour précis, le bataillon
recevait des vivres de réserve à emmagasiner dans les postes avancés, et
le premier camion déversait sa cargaison dans la salle à manger de
l'h8tel-PC- transformé en magasin.
- 28 -
Le commandant BERTHIER était parti pour accueillir le Général à
l'entrée du quartier à Plampinet. Ils s'y attar-dèrent un peu pour visiter
les postes et blockhaus et bien leur en prit, car à quinze heures
précises, Fritz était fi-dèle au rendez-vous auquel il n'avait pas été
convié.
Habitués au 77, nous ne portSmes qU'une attention moyenne aux premières
arrivées, après avoir jeté le coup d'oeil réglementaire pour voir si tout
le monde était à l'abri. Mais bientot les choses se gltèrent, car les
arri-vées étaient infiniment plus lourdes. Le PC était visé com-
-me d'habitude, mais comme d'habitude aussi, tout Névache en
recevait sa petite part. Les lourdes salves arriv~ient rapi-des. Le
téléphone et l'électricité avaient été coupés d'em-
-blée, toutes les vitres étaient pulvérisées. Criblées d'é-
-clats, les portes et les fenêtres s'en allaient en petit
morceaux.
Soudain, un cri déchirant, désespéré s'éleva. Adieu!
Adieu! DI FOLCO, l'agent de transmission du PC venait d'A-tre touché et
son cri ne nous laissa pas de doute sur la gravité de sa blessure. Il s'apprétait
à monter au premier étage pour chercher quelque chose, lorsque d'un obus
écla-tant contre le mur d'en face, un éclat l'atteignit. En le secourant,
les caporaux LARUE et ODIN étaient blessés à leur tour.
Nous le mimes à l'abri dans la salle à manger, derrière
un tas de rations américaines, espérant qu'aucun obus ne ~
passerait par la fenêtre, ou mArne à travers le mur. Mais il valait
mieux ne pas y penser.
Le sergent PERDRIX s'élança pour aller chercher le mé-decin au poste de
secours. Ils revinrent tous deux dans la fumée des explosions,
heureusement saufs.
DI FOLCO avait une blessure atroce, un gros éclat l'a-vait atteint au
ventre et il était perdu. Longtemps, il murmura: adieu adieu, ce simple
mot que son &me adressait
à la notre, puis il devint d'un calme surhumain.
Le capitaine POIRIER lui tenait une main, et l'éven-tait avec un
mouchoir. D'une voix douce, merveilleusement douce, il lui disait des
choses étonnantes, celles mArne qu'~ il fallait dire à un mourant pour
l'aider à quitter la vie, comme une maman sait parler à son petit enfant
pour l'en-dormir.
Admirable DI FOLCO, il se savait perdu, mais mainte-nant son lme forte
regardait la mort en face. parfois, il s'exaltait soudain, maudissant le
sort qui n'avait pas vou-lu que la mort le surprenne, une arme à la main,
dans la violence du combat.
Il souffrait horriblement, mais son visage était im-passible.
Transfiguré, il nous regardait avec intensité, comme s'il voulait emporter
avec lui l'image de ses camara-des penchés sur lui et dans les yeux
desquels il voyait tant de douleur, de compassion et d'amour fraternel.
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Adieu! DI FOLCO. Tu nous a appris ce qU'est le vrai courage. Mourir à
vingt ans, en pleine connaissance, quit--ter la vie qui s'offrait sans
regret pour soi, sans une plainte, cacher sa souffrance aux autres pour ne
pas les attrister, avoir une dernière pensée pour la patrie. Quel exemple!
Il mourut le soir même à l'hopital de Briançon ou on l'avait
transporté.
Le bombardemeat dura plus d'une heure. De Plampinet, le Général et le
commandant observaient Névache noyé dans la fumée.
Quand ils arrivèrent, le PC Grand Hetel n'était pas très beau pour les
acceuillir, malgré les dentelles dont les obus l'avaient paré. Trois coups
au but, le tir était parfaite-ment réglé, mais les obus heureusement
sortaient du S.T.O. C'est le seul immeuble qui souffrit. Noblesse oblige,
c'é-tait le PC.
Le Général SEVEZ, viel alpin du 15-9 de Briançon con-naissait bien la
région, et Névache en particulier. Il eut un mot bienveillant pour tous.
On se demanda longtemps pourquoi Névache avait été gra-tifié d'un tel
bombardement. L'arrivée de deux camions pou-
-vait constituer un objectif intéressant. peut-être était-ce
notre jour de "réceptionN. Mais tout laisse supposer, que
la conversation téléphonique de la veille avait été inter-ceptée. En
effet, les premiers obus tombèrent exactement à quinze heures, au moment
précis ou le Général devait arri-ver. En s'arrétant à Plampinet quelques
minutes, il avait échappé au guet-apens. Il en avait vu bien d'autres,
certes, au cours de sa vie, et pendant la dernière campagne en Afri-que et
en Italie. Mais il est heureux qU'il ait échappé à celui-là •
•
• •
Nous recevions quelquefois des visites. Nos chefs d'a-bord qui vinrent
inspecter le quartier, s'enquérir de nos besoins pour y pourvoir dans la
mesure du possible.
Le commandant MARIELLE-TREHOUART, chef de ia 4ème ~ brigade, notre
colonel én somme, venait fréquemment. Homme simple et bon, il parcourait
sans cesse~son secteur, visi-tant tous les petits postes, et sachant
adroitement se faire "allumer", aussi bien à l'Echelle qu'à la Cléda, au
Mont Genèvre comme aux Gondrans.
Le Colonel VALLETTE D'OSIA, grand alpin, grand résistant, et créateur
de cette 1ère Division Alpine FFI qU'il comman-dait. Son énergie et son
ardent patriotisme devaient lui valoir une belle récompense, lorsque sa
belle Division, rede-venue la 27ème D~vision Alpine, forçant les cols du
Ste Ber-
-bard, du Mont Cenis, du Mont Genèvre et de l'Ubaye envahis-
-sait le val d'Aoste, de Suse et de Fenestrelle et poussait
jusqu'à Turin •.
- 30 -
Le Colonel AUBRY, ~ommandant le ~er R.T.A. et le soussecteur Durance,
le Colonel BUFFIN commandant le sous-grou-pernent Briançonnais nous
témoignèrent leur grande sollici-
-tude-et•leurs encouragements. Bénéficiant près de nous du
grand preetige de' l'Arm,ée d'Afrique, ~ls surent reconnaitl!e l'ardeur
combatttve de la jeune troupe FFI. Leurs visites et leurs paroles ne
furent pas étrangères à l'élévation du moral déjà bien assis.
Les officiers d'artillerie venaient aussi fréquemment prendre contact
avec nous, pour se renseigner, observer et régler leurs tirs •.
Tous ces contacts avaient un effet excellent. Ils per-me~taient .à la
1~re Armée, -l'a~ée régulière en somme- de •connaitre. le~ unités FFI de
les appréCier, et préparer cette intégration souhaitable pour former
l'Armée Française, pure et simple, sans distinction d'origine.
L'ancien chef du Secteur IV A.S. du Rhene, le capitaine CU RVAT,
n'oubliait pas la 3ème compagnie qui avait été cons-tituée avec son maquis
de Tramoyes. Il vint•deux fois la vi-
-siter et lui apporter le souvenir des anciens maquisards li-
-bérés, rappeler quelques vieux souvenirs, et apporter quel-
-ques cadeaux fort appréciés des soldats, toujours si gran-
-dement démunis.
Ces visites n'allaient pas sans quelques histoires plus ou moins
amusantes qui nous distrayaient un peu •
•
• •
Un jour le Colonel BUFFIN, qui portait à bon droit une attention
particulière au col de l'Echelle, vint y faire une reconnaissance en vue
de renforcer ce point sensible.
Passant à Névache, il laissa sa Jeep à Sallé et gagna à pied le fameux
col. Après y avoir vu ce qu'il voulait y voir• il revenait avec le
Commandant BERTHIER et s'apprétait à sa-luer le poste qui lui présentait
les armes, lorsque un obus de 77 percuta à quatre mètres derrière lui,
heureusement sans éClater, suivi de quelques autres qui ceux-là
éclatèrent.
Inutile de dire que les honneurs furent un peu écourtés et que COlonel,
Commandant et hommes de garde se trouvèrent à l'abri dans un temps record.
En passant au PC le Colonel était très satisfait d'avoir été salué en
m~me temps par le poste de police et par des coups de canon. Peu après il
regagnait Briançon en Jeep.
Dix minutes plus tard, une voiture de liaison qui reve-nait de Briançon
nous signalait qu'une Jeep était abandonnée sur le bord de la route, entre
les deux ponts, à l'endroit ou l'on se faisait régulièrement "allumer" par
la Sueur.
Le doute n'était pas possible, c'était la Jeep du Colo-nel. De là à
penser que les Fritz avaient kidnappés ses oc~
-cupants, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. Cela
n'était d'ailleurs pas impossible, car la zone boisée qui
- 31 -
chevauchait le col de l'Echelle venait se terminer à la route m~me.
prétant à l'ennemi une astuce qU'il ne méritait peut~tre pas, on
pouvait imaginer qU'une patrouille ennemie, s'infiltrant à travers bois,
avait pu venir tendre une em-buscade sur cette route assez peu fréquentée,
et que le hasard lui avait permis de "cravater" le Colonel.
Alerter l'Echelle et monter un contre-rezzou ne devait demander que
quelques minutes, lorsque le Colonel lui-m~me nous téléphonant de
Plampinet nous conta sa mésaventure.
Lorsqu'il arriva entre les deux ponts, il se fit allu-mer par la Sueur
dans une très longue rafale qui incita le chauffeur à se ranger près du
fossé, et ses occupants à se précipiter à l'abri. Asticotés à coups de
mitrailleuse, ils avaient rejoint Plampinet par bonds courts et rapides.
Le Colonel était furieux: "Comment! moi, Colonel! me tirer dessus à
coups de mitrailleuse, c'est inadmissible.
Au canon, cela va encore, c'est convenable, c'est sportif, mais à la
mitrailleuse, non! Ils abusent." Il voulait parai-tre furieux, mais dans
le fond, il était très content de sa mésaventure.
Tout le monde en a bien ri, et le Colonel BUFFIN que nous aimions
beaucoup, tout le premier •
•
• •
Ces visites et inspections étaient normales. Elles mon-traient l'intérèt
qui nous était porté et le souci que ce coin de secteur donnait au
commandement. Il faut avouer que nous en étions assez fiers, et la 2ème
compagnie, la gardien-ne vigilente, plus encore.
La curiosité de nos chefs était normale et nécessaire à la défense du
secteur. Mais d'autres aussi étaient curieux, pour des;~aisons
différentes.
Ainsi un jour, deux journalistes parisiens se pointèrent à Névache,
pour y trouver matière à copie. On avait du leur raconter de sombres
histoires sur ce coin de territoire, et ils désiraient probablement se
rendre compte de visu.
Il est probable qU'•ils furent d'abord déçus. En effet, à part
l'occupation d'ailleurs réduite du village, Névache avait ce jour là un
petit air bien calme, bien tranquille, bien paisible.
Cinquante centimètres de neige étouffaient tous les bruits. La Clarée
roulait ses eaux limpides avec un murmure clair et agréable à entendre.
Les pinsons des Alpes, si drele-ment vétus de vert et jaune voletaient en
pépiant. Pas de vent, un soleil radieux et presque chaud.
Il avai~ de la chance au fond, ce bataillon BERTHIER auquel les
hostilités donnaient l'occasion de faire -à l' oeil- des sports d'hiver.
- 32 -
Le personnel du PC vaquait à ses occupations avec la
même ardeur que déploie le personnel d'une administration q
quelconque.
Après quelques explications d'ensemble, l'un d'eux de-manda s'ils
pouvaient visiter les postes avancés. "Mais com-
-ment donclH.~Et le Capitaine POIRIER, cicérone averti, le
mot aimable à la bouche, une solide canne à la main, les con-duisit au
coupe-gorge.
Mais là-haut, la Sueur veillait. Dans cette clarté et cette blancheur
resplendissante, les trois hommes sont visi-b1es comme des mouches dans du
lait. De plus, ils sont re-
-connaissab1es, et considérés comme officiers, méritent qU'on
s'en occupe.
Fritz là-haut se frotte les mains, peaufine sa ligne de mire et met au
"petit poil" la bulle entre ses repères. Il a le temps et les attends au
virage du retour.
Tout va très bien pour monter, sauf un peu de courte ha-leine. De 1 855
on fait un petit tour d'horizon. Là c'est la Vallée Etroite, ici
l'Aiguille Rouge, là c'est la Sueur. Les petites histoires ne doivent pas
trouver grand crédit. On vous le dit: Le bataillon est aux sports d'hiver.
Tout s'est très bien passé, tout le monde est content et l'on redescend
en se congratulant.
Il y a bien ce mauvais coin, près de la chapelle de 80n-ne Rencontre,
mais avec un peu de chance, si Fritz dormait encore ou révait à sa
Gretchen •••
Quand on y passe, on jette un petit coup d'oeil discret sur le fameux
observatoire et l'on presse instinctivement le pas en regardant à droite
et à gauche pour repérer l'abri possible. Ou bien, au contraire, on le
ralentit par bravade, en s'efforçant de penser à autre chose, avec le
secret es-poir cependant que l'autre, la-haut à la tête tournée de l'
autre coté.
"Notre Dame de Bonne Rencontre, protectrice des Voya-geursu• Celui qui
lui édifia une chapelle à cet endroit, ne se doutait pas de ce que serait
notre amertume en prononçant ce mot en pareil lieu. Confidente de beaucoup
de pensées,
la Vierge devait souvent pleurer la-haut.
Soudain, le tonnerre retentit. Les obus de mortier tombent à nouveau,
et dru sur le passage. Il n'est plus question de bravade, à plat ventre,
comme tout le monde, et à nous lès bonds courts et rapides.
Sortis de la fumée et de la zone dangereuse, les trois hommes se
retrouvent à l'abri, blanchis de neige, mais in-demnes.
Ils sont très gais au retour~ nos journalistes, mais il y a de petites
vaguelettes dans l'apéritif qU'on boit à leur santé.
Au fond, tout le monde a raison, Névache est un petit
- 33 -
coin tranquille où l'on reçoit quelquefois des pains •
•
. .
Depuis quelque~temps déjà, les cadres et les hommes du bataillon
pensaient à briser cette stagnation forcée et ce tête à t~te en chien de
faience avec nos antagonistes. Dans les popotes comme dans les postes ou
les cantonnements, chacun murissait son petit plan individuel, pour aller
délo-ger les gens de la Sueur, voire pour aller secouer Mélezet ou
Bardonnèche.
L'adjudant chef PIERRE, le vieux Légionnaire louchait du coté du
Chaberton -tout simplement- avec des regards d' envie. Il se voyait maitre
de ce haut lieu, et révait d'ins-crire en creux dans le béton des
casemates, une phrase ven-
-geresse à la gloire de la Légion et à la confusion des
"macaronis". Le lieutenant GROSJEAN se voyait établi au col des Acles.
Bref, chacun voulait faire quelque chose.
Cet esprit agressif était excellent, mais il ne s'arré-tait pas aux
contingences du lieu et de la situation géné-
-raIe.
On ne fait pas le détail en montagne. En tout état de cause, il faut
demeurer Maitre de sa ligne de communication
en tenant la cr~te et le col et en gardant sa propre vallée. Conquérir
un piton désolé pour y mourir de froid, ou prendre pied dans la vallée
adverse et y ~tre coupé de ses bases ne paie pas. Quand on veut s'y
mettre, il faut tout prendre. Or nous n'étions pas en mesure d'entamer de
pareilles opérations.
Par contre, quand on n'est pas riche, on peut faire un raid, un coup de
main sur un objectif précis, puis rentrer
à l'abri de ses propres feux. C'est ainsi que furent décidés les coups
de main sur le Pas de l'Ours et sur Grange Vieille.
Montés par le commandant du sous-groupement briançonnais, ils mettaient
en oeuvre un groupe franc composé d'éléments de tirailleurs et du
bataillon, appuyés par les feux d'un groupe d'artillerie et du groupe de
mortiers du 1er RTA détaché de-puis quelque temps déjà au bataillon •
•
• •
Après un entrainement intensif et tenu secret, le coup de main sur le
pas de l'Ours failli réussir. Une approche de quatre heures de marche dans
la nuit avait amené le groupe franc près de son objectif, lorsqu'une
terrible tempète de neige se leva. L'affaire aurait pu tourner au désastre
sans la présence de quelques authentiques montagnards, et de l'énergie et
du coup d'oeil du chef de l'expédition, le souslieutenant DULAC du 1er
R.T.A.
Celui-ci, spécialiste des coups de main et remarquable entraineur
d'hommes, failli entrer sans le vouloir dans la baraque boch après une
glissade homérique d'une centaine de
•
- 34 -
mètres. L'ennemi, bien au chaud dans son poste se croyait protégé par
la tempète, et ne se doutait pas qu'à quelques dizaines de mètres, des
hommes complètement gelés et aveugles s'effor9aient de se regrouper, de
retrouver ceux qui se per-daient, et de s'orienter pour rentrer dans nos
lignes.
L'expérience était bonne. Comme rien de grave ne s'était produit, elle
pouvait être considérée comme un excellent en-trainement, ou chacun avait
éprouvé ses forces, et pris con-
-tact avec cet ennemi souvent plus dangereux que l'homme: la
tempète en montagne •
•
• •
Cet échec, loin de décourager les volontaires, les bagar-reurs, fut au
contraire un stimulant, et lorsque l'entraine-
-ment fut repris ils s'y remirent avec une ardeur accrue.
Il s'agissait cette fois de faire une incursion dans la Vallée Etroite
et de prendre le poste de Grange Vieille. Com-me toutes les opérations,
elle comportait des risques. Il s'agissait en effet, après une approche de
quatre heures, de pénétrer dans une vallée controlée par l'ennemi, comme
l'é-tait pour nous celle de la Clarée et ou les secours pouvaient
rapidement lui arriver. L'opération terminée, le décrochage
et le repli devait se faire en gravissant le flanc de la val-lée par
une piste raide et difficile. Ces risques étaient parfaitement connus et
les exécutants qui voyaient clair la jugeait très hasardeuse.
En effet, le poste ennemi avait été très sérieusement fortifié: deux
blockhaus en représentaient l'ossature, pro-tégés par des reseaux de
barbelés et par des mines.
Par contre, l'opération était très sérieusement proté-gée par une
batterie de 105 et la section de mortiers aug-
-mentée de la pièce du bataillon. Seul le réglage n'avait
pas été fait pour ne pas donner l'éveil.
L'opération se déroula comme prévu dans la nuit du 23 au 24 Novembre,
et comme prévu échoua. L'OS était vraiment trop dur, et la défense de ce
coupe-gorge qu'était la Vallée Etroi-te, trop facile pour l'ennemi.
La configuration du terrain était telle que les spec-tateurs purent
voir l'opération se dérouler sous leurs yeux par le travers de l'objectif.
Les mortiers étaient de même placés sur son flanc et l'artillerie, par un
état de chose qU'on ne trouve guère qU'en montagne devait lui tirer dans
le dos.
Le sous-lieutenant DULAC emmenant son groupe franc de
53 hommes par le col des Thures et Grange Chevillot, s'in-filtra dans
la Vallée Etroite. Il enveloppait déjà le poste allemand, mais fut éventé
trop tot et la surprise ne joua pas, alors qU'elle était la seule
condition du succès.
Eclairé à giorno, le plan de feu se déclencha impla-cable. Le terrain
montagneux permettant cependant l'infil-
- 35 -
-tration, le groupe franc pu arriver à l'abordage, mais les barbelés
étaient de bonne fabrication et les mines à per-sonnel ne demandaient qu'à
sauter. Le coup de main était manqué, et après une demi heure de combat,
le groupe franc entamait son repli.
La fusée rouge qui en était le signal fut également celui du
déclenchement du tir d'arrêt des mortiers et de l'artillerie, sous la
protection duquel le repli se fit dans de bonnes conditions.
Un homme manquait à l'appel, un tirailleur déchiqueté par une mine et
dont les pauvres restes ne purent être re-trouvés. Un autre, grièvement
blessé, mais d'Une vitalité extraordinaire, ne signala sa blessure qU'au
retour, ainsi que quelques blessés légers.
Cette fois, la lutte avait été chaude. Dans son rapport, le Colonel
BUFFIN écrivait: " ••• Cette opération qui, si elle n'a pas été un succès,
représente pour ceux qui l'ont exé-cutée un très dur combat d'infanterie.
Certains officiers, gradés, tirailleurs et FFI y ont fait preuve de très
belles qualités." Et plus loin au sujet du sous-lieutenant DULAC "Brillant
chef de guerre qui~a remarquablement monté son affaire, et qui a échoué
uniquement parce qU'il se heur-tait à beaucoup trop fort."
•
,"
••
Si ces deux opérations n'avaient pas remporté de suc-cès tactique elles
eurent au moins l'avantage de donner aux tirailleurs et aux FFI l'occasion
de se connaitre et de s' apprécier.
Un peu toisés au départ par l'Armée d'Afrique, nous eQmes ensuite le
plaisir de les voir venir à nous, en bons camarades et sans arrière
pensée.
Les FFI avaient vu à l'oeuvre des soldats et des guer-riers confirmés,
rompus au combat moderne, des officiers remarquables, voyant les choses
sérieuses avec flegme, su-périorité et sOreté, sans se départir d'une
bonhomie et d'une gaieté qui mettait chacun en confiance.
De leurceté les tirailleurs avaient trouvé dans leurs camarades FFI des
hommes ardents et volontaires, toujours prèts à foncer.
Cet état de choses avait été remarqué. Au moment de quitter Briançon
pour l'Alsace, le colonel AUBRY commandant le 1er RTA, dans une lettre qU'il
écrivait au commandant BERTHIER, lui disait entre autre chose: "Vous avez
l'honneur de tenir le quartier le plus agité des Alpes ••• l'admirable
tenue au fe. de votre troupe si jeune et si ardente, au
moral élevé que j'ai pu remarquer, malgré la longueur de votre séjour
dans cette région si difficile à tous points de vue. "
Ce compliment venant d'un baroudeur avait du poids, et
•.
- 36 -
nous en éprouvaœes de la fierté et beaucoup de joie •
•
• •
Au cours d'une inspection précédente, le Colonel D'OSIA nous avait fait
part, très confidentiellement, de ce que la 4ème DMM devait partir bientet,
rappelée par la 1ère Armée
sur le front d'Alsace. Le retrait de ces troupes de~ait se fai-re à
l'insu de l'ennemi et le secret, comme il se concoit, absolument gardé.
Ainsi la 1ère DAFFI allait recevoir l'honneur d'assurer seule la tenue
du front des Alpes.
Cette nouvelle n'alla pas sans nous causer une certaine appréhension,
car quelque ait été la valeur des FFI, leur armement et leur équipement
demeuraient rudimentaires, et le secteur allait se trouver terriblement
affaibli.
Quelques éléments seulement devaient demeurer, dont le RACAOF (Régiment
d'artillerie coloniale de l'A.O.F.) qui de-vait assirer les missions
dévolues à l'artillerie de la
4ème DMM et les siennes propres. La section de mortiers Rou-chel nous
était laissée temporairement. Cette nouvelle était agréable, au moins nous
restait-il quelque chose.
Bref, toutes les missions incombant à la 4ème DMM devaient prendre fin
le 28 Novembre à minuit.
Il est vraisemblable que le secret ne fut pas bien gardé, ou que les
agents de renseignements ennemis furent très adroits. A moins que le
hasard, ce grand maitre de la guerre, n'eut ainsi fait les c~oses.
En tout état de causes, le bataillon BERTHIER devait en subir
directement les effets •
•
• •
La nuit du 28 au 29 Novembre fut particulièrement noire et glaciale. La
période de nouvelle lune nous privait de sa clarté, et le jour tardait à
venir.
Les dernières neiges, tombées depuis quelques jours étaient tassées, et
les pistes. s'étaient refaites sur tous les itinéraires habituels.
A Grange Chevillot, comme aux Thures et à la Cléda, les guetteurs
emmitoufflés dans leur peau de mouton se dandinaient d'une jambe sur
l'autre pour ne pas se geler.
Dans ce paysage d'une blancheur immaculée, la plIe lu-mière des étoiles
donne l'impression qU'on y voit clair, mais ce n'est qu~une illusion
d'optique. Les grandes formes du terrain sont visibles à de grandes
distances, mais le détail échappe. On croit voir loin, mais en réalité,
quelque chose n'apparait vraiment et ne semble sortir de la nuit blanche
qu'à une centaine de mètres. Et pour peu que l'ennemi soit vétu de blanc,
ses pas étouffée par la nèige lui permettant
- 37 -
lit
d'arriver plus près encore sans être vu~
Il y a bien le bruit, la neige qui crisse, une toux étouffée. Mais
l'homme qui depuis longtemps aux écoutes, entend beaucoup de ces bruits à
l'origine imprécise y porte moins d'attention. Il y a aussi la voix
étouffée des camara-des qui veillent dans le poste proche, les pas de
celui qui se déplace pour aller chercher une buche ou ranimer le feu et
tant d'autres choses encore qui détournent l'attention. Et puis, on se
couvre un peu les oreilles, par -25 degrés, sinon elles seraient depuis
longtemps gelées.
Il y a aussi ce petit sifflement modulé que le vent fait en passant sur
le bord du casque. Tant de choses en somme qui font qU'il est bien
difficile de tout voir et de tout entendre quand on est guetteur, et c'est
un dur métier que de l'~t~e dans un de ces postes perdus.
D'autant p~us que jusqu'ici, depuis des semaines, il n'y a jamais rien
eu, les fritz ne se hasardaient pas à ve-nirde si loin. Nos guetteurs sont
cependant vigilants, ils savent bien que cela viendra un jour, et ce jour
est peutêtre celui-ci •••
Toutes les demi-heures les guetteurs sont relevés. Les chalets ne sont
pas très confortables, une petite pièce basse en maçonnerie, un atre du
temps jadis, quelques bas-flancs hativement fabriqués pour le repos des
hommes, un plafond
en bois, plancher du grenier à foin placé au-dessus sous un0 toit à
forte pente.
Les interstices, et il y en avait, avaient été bouchés au mieux avec
des pierres, de la terre, de la paille, des chiffons, mais lorsque
soufflait la tempète, la neige trou-vait toujours des fentes par ou
passer.
Le foin avait été enlevé et le plancher du grenier renforcé par
quelques madriers provenant de chalets démolis. Une couche d'éclatement en
pierre donnait à l'ensemble un petit air de blockhaus à l'épreuve des
balles, des éclats
et peut-~tre du 77 et du 81.
La précarité de l'abri n'empéchait pas les guetteurs De trouver dans
ces gourbis un peu de chaleur, et de reposer leurs yeux qui avaient si
péniblement scruté l'ombre.
La pire chose pour ces hommes était de penser que par ce froid, leurs
armes n'étaient pas sures. Aussi les gar-daient-ils contre eux pour les
tenir au chaud.
De temps en temps, les postes donnaient un coup de téléphone à leur PC
de compagnie, pour donner de leurs nou-velles et se donner à eux-m~mes
l'assurance qu'ils n'é-
-taient pas trop perdus dans la nature.
Et portant ce lien était bien tenu, bien frèle. S'il donna pour son
entretien une peine inouie à l'officier de transmission et à ses
téléphonistes, il donna bien des craintes pour èeux qui, si loin de nous,
ne répondaient pas toujours" •
•
• •
- 38 -
29 Novembre, cinq heures du matin.
La 4ème OMM relevée roule en camions vers l'Alsace. La 1ère D.A.F.F.I.
est désormais maitresse du terrain, elle en est fière, c'est une grande
fille maintenant et on lui fait confiance.
Cinq heures du matin, les guetteurs viennent d'être re-levés après leur
demi heure de faction. "Comme il fait bon ici!" se disent ceux qui
rentrent. "Comme il fait froid!" pensent ceux qui sortent. Le calme du
secteur est total. Et pourtant quelque chose se prépare dans l'ombre.
Gars de Grag,e Chevillot, des Thures et de la Cléda, attention. Ecoutez
de toutes v.s oreilles, regardez de tout vos yeux. Vous ètes marqués, et
quelques-uns d'entre vous qui sommeillez déjà après le bruit de la relève
n'avez plus que quelques instants à vivre.
Cinq heures cinq. Les guetteurs du poste des Thures observent.
coup d'oeil vers la lisière des bois de st Hippolyte, un aut~'e sur les
pentes de l'Aiguille Rouge. Ils s'attardent un peu plus dans la direction
du col; quinze camarades vi-vent là-bas dans ce poste le plus éloigné.
Soudain ils voient quelques ombres venir de cette di-rection, trois ou
quatre, en file indienne~sur la piste. Elles sont sorties de l'ombre
relative à cent mètres peutêtre. Serait-ce une patrouille de Grange
Chevillot? Pourtant à cette heure, ce n'est pas très habituel.
A trente mètres le guetteur les arrète: "Halte-là! Qui vive?" Les
hommes se sont arrêtés et l'un d'eux crie en français: "Ne tirez pas, je
suis le capitaine du district!" Le guetteur a compris, c'est du district
de Bardonnèche qu'il s'agit, ouvre le feu et crie "Aux armes".
Cinq heures dix. Les coups de feu ont alerté tout le monde, et les
trente hommes du poste, se ruent aux postes de combat. Au même instant, un
feu violent de mitrailleuses et de fusils se concentre de trois directions
sur le point d'appui.
La section du sous-lieutenant LABOUCHE est immédiate-ment au combat,
mais sept hommes sont tombés dont trois ne se relèveront plus jamais •
•
• •
Le pe de la 3ème a sé prévenu de suite et passe le renseignement au PC
du bataillon. Les mesures nécessaires sont prisent aussit~t.
L'alerte est donnée à tout le quartier. La section de mortier reçoit
l'ordre de gagner au plus vite la maison forestière et de déclencher les
tirs d'arrêt prévus. Le com-mandant du groupe.ent briançonnais est mis au
courant de
la situation, et il lui est demandé l'appui d'artillerie également
prévu.
Le fort de l'Olive est appelé. Ses deux canons de 75
- 39 -
sont bien placés et ils ont maintenant un mot à dire. Par malheur
l'Olive ne répond pas. Bien que deux lignes télé-phoniques aient été
placées par précaution, la malchance veut qU'elles soient toutes les deux
coupées au moment du besoin.
Le PC du groupement téléphone peu après pour prévenir que l'artillerie
ne pourra pas intervenir avant une heure. Est-ce un espoir qui nous donné?
Est-ce une manière de farder la vérité? L'artillerie roulait depuis six
heures vers l'Al-sace, et les Médiums étaient Dieu sait où. En fait,
l'artil-
-lerie ne devait pas intervenir.
L'envoi d'une compagnie de réserve était prévu pour quinze heures -il
était six heures du matin- pour effectuer une contre attaque éventuelle.
Ainsi, sans appui extérieur, le bataillon devait se débrouiller tout
seul.
La 3ème Compagnie n'avait pas eu besoin de recevoir d'ordres. Dès
l'alerte, les officiers avaient rassemblé tous ceux qui pouvaient tenir
debout et se servir d'une arme, deux sections, et ils étaient partis.
Inutile de les encourager, la bagarre était là-haut et ils y volaient.
Heureux sont
les chefs qui font la guerre avec des hommes qU'il faut retenir •
•
• •
Les premières dispositions prises, il faut se rendre compte de la
situation. Du PC on aperçoit la lueur des ex-plosions. Ce ne sont pas
encore nos mortiers, car Rouchel qui nous tient au courant par radio -il
nous avait laissé un de ses deux postes- n'a pas encore ouvert le feu. Les
explosions se suivent sans arrêt, et ponctuent de coups sourds la
fusillade qui est nourrie. Ce sont les notres qui se défendent à la
grenade.
Un coup de téléphone aux Thures -Belette- nous rensei-gne sur la
situation. On se rend compte que cela barde, là-haut, car le microphone
nous transmet avec précision le bruit du combat.
"Nous sommes encerclés, nous avons des tués et beau-coup de blessés!"
nous.disait le téléphoniste.
"Courage! Tenez bon, on arrivel Dis au lieutenant que les mortiers vont
vous appuyer dans quelques minutes, et q.e les renforts sont partis.
Courage! On arrive".
Pourvu qU'ils puissent tenir!
Avec beaucoup d'appréhension, nous demandons Gerboise, -Grange
Chevillot- Gerboise ne répond pas, c'était prévu, le fil avait été coupé.
Que peuvent devenir ces quinze pau-vres camarades perdus au diable dans
leur poste intenable. perdus au diable, nous avons déjà le pressentiment
qU'ils sont perdus •
•
•
• •
- 40 -
Entre temps, Plampinet téléphonait que la Cléda avait été attaquée à
cinq heures dix. L'ennemi avait été repoussé avec des pertes et laissait
du matériel entre nos mains.
Ainsi, sauf l'Echelle et la Moraine, le quartier avait été attaqué à la
même heure et partout à la fois.
Rien ne pouvait donner, pour le moment, d'indication sur les projets de
l'ennemi, et il n'était pas impossible que ces attaques ne soient qU'une
diversion, destinée à as-pirer les renforts, pour tenter une action de
force contre l'Echelle, le passage principal.
Aussi, paraissait-il important de conserver quelque cho-se de solide à
Plampinet, de prévoir le renforcement de l'Echelle par le reste de la 2ème
compagnie, et de conserver les deux sections disponibles de la 4ème
compagnie, comme suprème réserve, prète à toute éventualité.
La 3ème compagnie, chargée de la défense du col des Thures devait
donc,seule pour le moment, repousser l'enne-mi. Elle le fit et de main de
maitre •
•
• •
Dans un temps record, la section de mortiers avait ga-gné ses positions
de tir. Dans la nuit, au passage, on avait entendu le pas accéléré des
"brêles" secouant leur charge de pièces et de munitions; mais il y avait
quand m~me quarante cinq minutes de marche. De même, la 3ème se hltait
vers le plateau ou il fallait arriver coQte que coQte, avant de pou-voir
aider ou dégager le poste encerclé. Il lui fallait
plus d'une heure pour y parvenir.
Le poste des Thures, sans aucun secours qU'une parole au téléphone,
devait se mesurer seul encore pendant plus d'une heure et demie avec ses
assaillants. Une heure, c'é-tait plus que suffisant pour qu'ils y restent
tous. S'ils tenaient, c'est qU'ils avaient gagné seuls, ou presque, la
partie. Ils gagnèrent •
•
• •
Après le feu nourri qui s'était abattu sur le point d'appui au moment
ou les hommes se ruaient à leur poste de combat, mettant hors de cause, en
quelques secondes, le quart de l'effectif, les allemands, en hurlant
s'étaient lancés à l'assaut. Mais nos gaillards étaient déjà prèts et les
accueillirent au F.M. à coups de fusil et de grenade. Il fau~ dire au F.M.
car sur les quatre qU'ils possédaient trois s'étaient enrayés.
Cette résistance qU'ils n'avaient peur-~tre pas prévue les surprit.
Repoussés avec pertes, ils se retirèrent en emportant ceux des leurs qui
étaient tombés.
L'effet de surprise n'ayant pas joué, ils se recueil-
- 41 -
-lirent un moment, puis après avoir déclenché à nouveau le tir de
toutes leurs armes, et s'approchant sous leur pro-tection, excités par les
cris et les coups de sifflet de leurs officiers, ils se lancèrent à
nouveau à l'assaut. Accueillis de la même manière, ils étaient à nouveau
re-poussés.
Mais les "Fritzous" étaient tenaces et ne voulaient pas rester sur cet
échec. Après une demi-heure de répit, et pendant que l'artillerie,
encageait le poste par un tir d' arrêt destiné à interdire l'arrivée des
renforts, par la combe des Thures, un violent tir de mortiers s'abattait
sur le point d'appui. L'assaut qU'ils donnèrent un peu plus tard fut
repoussé comme les précédents.
Cette fois, le poste était sauvé. L'ennemi devait en avoir assez de ses
trois échecs, et des pertes qU'ils a-vaient du comporter. D'ailleurs, la
section de mortier venait de dire son mot, d'une voix sonore, et ses
rafales précipitées tendaient autour du poste un rideau d'éclats
protecteur.
Les deux sections de la troisième arrivaient elles aussi, et avaient le
plaisir d'aider à mettre en fuite, le teuton qui se repliait.
La partie était perdue pour eux. Quelques uns, passant par le bois de
st Hippolyte, regagnaient la vallée par l'Ai-guille Rouge, ils furent
signalés à l'attention des postes de l'Echelle. Le gros se retira par le
col, emportant ses blessés et trainant ses morts, dont les traces
imprimées dans la neige étaient rouges de leur sang •
•
• •
Dès l'arrivée des renforts, le médecin sous-lieutenant GAUBERT
s'occupait des blessés. Il y en avait six que leurs camarades avaient mis
à l'abri dans les chalets: FERRER José, BOISSON Georges, GORDIAS pierre,
GENTIL Jean, BERSAC Marcel et CAZALET René, les deux premiers très
grièvement. Une équipe s'occupa de les évacuer avec des moyens de fortune,
car nous ne disposions que de deux traineaux Pourchier •
. Chacun sait qu'en montagne, l'évacuation des blessés est très
difficile, et que leur sort est lié à la rapidité de leur évacuation. Sans
bouger, après avoir perdu beau-coup de sang, par 25 degrés sous zéro, un
blessé grave est en grand danger. Passer par des pistes abruptes les
condam-ne en outre à d'horribles souffrances.
Ils furent acheminés au plus vite à Sallé, d'ou une ambulance les
transporta à l'hSpital de Briançon.
Puis on s'occupa des morts. Le caporal RAY Emile, les soldats THONIEL
Jean et RAVELLA Alexandre étaient tombés au début de l'action. Quatre
allemands étaient tombés si près du poste que leurs camarades n'avaient
pas pu les remporter comme ils avaient fait pour les autres •
•
• •
- 42 -
Le point d'appui des Thures avait vaincu et était sauf, mais
qu'était-il advenu de Grange Chevi11ot7 Il avait cer-tainement été
attaqué. Tenait-il encore? Placé de l'autre ceté du col, sur le versant de
la Vallée Etroite, à deux kilomètres, aucun bruit ne pouvait en parvenir.
D'ailleurs, le combat encore en cours ne permettait de rien entendre.
Il s'agissait maintenant de le secourir et de le déga-ger. Laissant une
petite garnison pour garder les Thures, le lieutenant SOMMERON organisa
tout ce qU'il y avait de dispo-nible sur place pour attaquer. Tous les
survivants du poste, bien qU'exténués du combat qU'ils avaient mené à
trente con-tre cent étaient volontaires. La section de mortiers avait
progressé et du plateau commençait à accrocher ses tirs sur la Sea et sur
Tete Ronde où l'ennemi s'était retranché. c'é-tait un indice que Grange
Chevillot tenait toujours.
L'attaque malheureusement ne réussit pas. Les allemands vétus de blanc
étaient invisibles dans la neige. NOS obus
de mortiers manquaient d'efficacité sur ces objectifs incon-sistants,
dans les rochers, et dans cette neige épaisse d' un mètre.
Nos hommes vétus de sombre étaient visibles, et leurs seuls fusil
fusils fonctionnaient encore. Les armes auto-matiques qui. avaient déjà
fait faillite pendant le combat défensif,faute d'huile étaient toutes
enrayées. Par contre celles d'en face fonctionnaient.
Après avoir progressé au possible, la 3ème compagnie, la rage au coeur,
était stoppée. couchés dans la neige ils se sentaient mourir de froid sous
leur mince capote.
Misère des pauvres soldats F.F.I •
..., ",~ .-::."} .-;. ~
Vers treize heures, la défense ennemie ayant faibli,
elle reprit son mouvement en avant. Aussi vite qU'elle le put, elle
atteignit Grange Chevillot ou il ne restait plus que les traces du drame
qui s'y était joué •
•
• •
Il vaut mieux laisser à l'un des défenseurs du poste, le soin de dire
ce qui s'y était passé. Dans une lettre, le récit simple et dépouillé du
soldat MICHEL Jules traduit ce que fut ce combat acharné de quinze hommes
contre cinquante peut-être.
( Récit du soldat MICHEL Jules )
"Je veux bien vous faire un récit du combat de Grange Chevillot avec
les souvenirs toujours vivants qu'il m'en reste depuis bientet un an et
demi que cela s'est passé.
Les allemands étaient très bien équipés pour opérer dans ces régions de
neige, et pourvus d'un armement ayant au moins la qualité d'être homogène
malgré le nombre.
Le 28 Novembre au soir, ils ont déclenché un feu d'ar-tillerie très
nourri au cours duquel un malencontreux obus est venu percuter sur le toit
de notre misérable cabane, nous
- 43 -
enlevant déjà la possibilité de nous servir du grenier, ou comme
partout nous avions aménagé des créneaux.
Les allemands nous ont attaqué à cinq heures le len-demain, proférant
des paroles en français. La garde ne se laissa pas surprendre, et quelques
minutes après, malgré l'obscurité, nous étions tous en place. La surprise
n'ayant pas réussi, la fusillade commença aussitot, et vite ressai-sis,
nous faisions notre devoir.
Dans les premiers instants du combat, nous avons perdu le sergent
VIGGIANI et le caporal chef COGNET, père de deux enfants tué sur le coup
par une balle dans la bouche. Le poste était pratiquement intenable,
partout des angles morts, et le toit de la batisse était à même le sol sur
l'arrière.
Les allemands hurlaient suivant leur bon principe, et nous enjoignaient
de nous rendre, employant des expressions qU'ils tachaient de rendre
gracieuses malgré leur voix gutturales, comme "Courageux FFI rendez-vous,
vous aurez tous la vie sauvel" Nous répondions alors par des réflexions
qui ne relataient toujours que notre mépris et notre espoir de sortir
victorieux de là.
Un allemand qui le paya de sa::,~vie monta jusque sur le toit, nous
arrosant à travers les dalles avec sa mitraillette. La neige fort
heureusement empécha les grenades incendiaires de produire tout leur effet
et nous nous en tirions avec des pleurs provoqués par la fumée.
Nous étions absolument cernés et tout mouvement de notre part
provoquait aussitot les rafales des LMG. Nous n'avons jamais désespéré,
attendant toujours les renforts. Vous savez comme moi que chacun aux
Thures a fait de son mieux, et comment il leur fut impossible de parvenir
jusqu'à nous mal-gré leurs efforts.
Il y eut une accalmie à midi pendant laquelle les alle-mands ont du
redescendre leurs morts et leurs blessés, ils sont revenus peu après et
plus nombreux.
A treize heures trente, ce fut le coup décisif. Ils setaient sans
doute, à la suite des tirs de mortiers effee-tués par les notres qU'il
fallait agir au plus vite. Ce fut une pluie de grenades de toutes espèces,
auquel les la baraque ne résistait pas.
Il y avait beaucoup de blessés. L'adjudant LOUIS, chef du poste l'était
assez gravement à la cuisse. Le mitrailleur MEUNIER était mortellement
atteint. Le soldat PLAGNARD re-cevait une balle dans la jambe. Les autres
plus légèrement atteints et trois dont BUREL, LEVACHER et moi à peu près
indemnes.
Vers quinze heures, (après recoupement il semble que cet épisode doive
être placé plus exactement entre 14 heures et 14 heures 30)je ne sais plus
très exactem~nt, les allemands étaient à la porte de la cabane enfoncée et
ce fut là que l'adjudant nous donna l'ordre de nous rendre.
- 44 -
Ce fut très rapide, alignés devant la façade de Grange Chevillot nous
fumes désarmés et démunis de tout ce que nous possédions.
Toujours très rapidement, ils nous ont entrainés dans une descente à
pic conduisant à Vallée Etroite, ils nous avaient tous chargés d'une
caisse de ravitaillement améri-cain, sans égard pour les blessés. NOus
emmenions en outre deux cadavres.
D'après eux ils ont eu onze morts en tout dans les com-bats de cette
nuit. Le chiffre fourni par les partisans ita-
-liens est de dix huit.
Nos armes avaient été endommagées au cours du combat, très t8t deux FM
furent inutilisables, il restait comme arme automatique le FM anglais que
je servais moi-même.
Ainsi s'annonçait pour nous la captivité qui heureuse-ment n'a pas trop
duré."
Le soldat MEUNIER, grièvement blessé, avait été aban-donné dans le
poste près des corps du sergent VIGGIANI et du caporal chef COIGNET.
Quelqu'un l'avait recouvert de couvertures et avait posé près de lui un
paquet de cigaret-tes et de quoi boire. Notre pauvre camarade, malgré les
soins du docteur GAUBERT, et la diligence de l'évacuation devait mourir
deux jours après à l'h&pital •
•
• •
La défense du col des Thures~ malgré l'enlèvement du poste de Grange
Chevillot fut un brillant épisode parmi les combats sur les Alpes.
Personne n'en parla jamais. Le compte rendu quotidien mentionna
l'évènement dans sa brève sécheres-se avec son bil.an.
Et pourtant. Bien que n'étant pas comparable aux com-bats sanglants que
menèrent de valeureuses unités au cours de cette guerre, ce combat sur les
Alpes' place ceux qui le menèrent parmi les meilleurs et les plus
courageux soldats.
Par un froid terrible, nos FFI, dans l'état matériel que nous
connaissons bien, avaient résisté à un ennemi très su-périeur en nombre et
en moyens.
La 3ème compagnie comptait six tués, six blessés, douze disparus. Parmi
ceux-ci, prisonniers, il y avait neuf blessés.
Si le combat des Thures avait été brillant, celui de Grange Chevillot
fut héroique. Quinze hommes d'élite résis-tèrent à un ennemi puissant et
agressif. Il ne devait suc-
-comber qU'après neuf heures de siège, après avoir épuisé
tous leurs moyens, et être réduits à trois hommes valides défendant
neuf blessés et trois cadavres.
En d'autres temps, des peintres auraient été honorés de traduire sur
leur toile cette épopée qui rappelle la Dernière Cartouche de Bazeilles.
,
- 45 -
Ces héros méritaient une récompense. Ils l'eurent com-me on va voir.
D'abord celle du devoir brillamment accompli, ensuite, celle de ne pas
avoir été fusillés comme leurs ca-marades pris à Mionnay. Et puis, c'est
tout. Les proposi-
-tions de citation faites à leur retour de captivité -car
personne ne savait officiellement ce qui s'était passé- ne sont jamais
revenues, bien que réclamées plusieurs fois. Quelles poitrines pourtant
pouvaient porter avec plus d'hon-neur une croix pendue à un modeste ruban
•
•
• •
Cette journée mérite un autre commentaire. La conser-vation du col des
Thures avait une grosse importance. Maitres du plateau dominant la combe
escarpée, il eut été très difficile de les en déloger, et, aussi longtemps
qu'ils auraient pu y demeurer, la sécurité de la vallée eut été gravement
compromise.
Le nouveau point d'appui qu'il aurait fallu placer, à la maison
forestière probablement, eut été dans une situa-tion plus précaire encore
que ceux du col de l'Echelle.
On comprend mieux ainsi combien les vainqueurs étaient méritants. On
comprend de mArne pourquoi les uns voulaient gagner et les autres ne pas
perdre.
Cela explique la violence du combat des Thures. Les allemands, toute
idéologie mise à part; s'étaient battus avec bravoure, poussant trois fois
jusqu'à l'abordage, les quatre cadavres restés près du poste en étant la
preuve. Les notres en avait montré plus encore, puisque plus faibles, mais
ils étaient déchainés par la rage et la volonté de vaincre.
Les papiers trouvés sur les morts indiquaient qU'ils avaient dix-huit
ou dix-neuf ans, ils étaient de Garmisch, dans la montagne bavaroise.
Incorporés en Septembre, ils n'avaient que trois mois de service, et
n'avaient fait que trois ou quatre tirs. Catholiques, deux d'entre eux
portaient sur eux un chapelet. Très disciplinés, ils portaient chacun une
petite boite cylindrique en carton, emballage probable
de grenade à main, dans laquelle ils devaient mettre les étuis de
cartouches tirées. Les boites trouvées sur eux en contenait déjà sept ou
huit. L'un d'eux qui portait le brassard de la croix-rouge, l'infirmier,
avait dans sa musette une bouteille d'essence, probablement pour soigner
les chalets en les brulant.
Ainsi, nos gaillard avaient eu à faire à forte partie.
Leur victoire n'en était que plus méritoire. D'après les renseignements
apportés par des partisants italiens, l'affai-re leur aurait coQté onze
tués et une vingtaine de blessés. Si les fusils mitrailleurs avaient
fonctionné, leurs pertes eussent été plus sévères encore.
Le poste de Grange Chevillot, trop en l'air, et qui de-
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