Témoignage de Roger Barge, Bataillon Berthier

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Jeune secouriste de l'équipe d'urgence de la Croix-Rouge, Roger Barge nous a donné avec émotion son témoignage concernant les opérations de sauvetage après les bombardements, notamment ceux sur Chasse dans la nuit du 11 août 1944 et sur Givors le 23 Août 1944.

Après la libération de Givors, il rejoint les unités F.F.I. regroupées sous les ordres du Commandant Berthier. Le 22 Septembre 1944, elles deviennent le 1er Bataillon du Rhône, dit "Bataillon Berthier", du nom de son chef historique. Le 30 Septembre, les quatre compagnies sont dirigées vers le Briançonnais où le Bataillon Berthier est chargé de la région de Névache.

Mercredi 22 Novembre 1944

Il est l7 heures 30, mon groupe rentre de corvée de bois; nous voilà dans notre cabane d'alpage enfouie sous la neige; il a fait froid et neigé tout l'après-midi. Nous nous organisons pour la veillée lorsque G.Mennut rentre en coup de vent, il crie quelques noms, dont le mien, et nous demande de préparer rapidement nos sacs et équipements complets. Il faut qu'avant 21 heures nous soyons à Névache...

Coup de théâtre .. Pourquoi? ... Bagarre ?... Détachement précurseur pour la relève? ... Mystère.

Vers les 19 heures nous dévalons les pentes à toute allure,en s'enfonçant dans une épaisse couche de neige mouillée et en faisant la trace à tour de rôle. Une heure et demie pour arriver à Névache... C'est un record.

Nous rentrons au village où un cantonnement à l'école nous est destiné. Une soixantaine de Goumiers y sont déjà. Nous nous installons dans l'ancien local que nous occupions au repos, juste en face du P.C.

Sur une grande table de bois des bidons de vin et de "gniole"... Je bois pour me réchauffer. Peut-être un peu trop... Il est plus de minuit saoulé de fatigue et d'alcool douteux... Je m'endors.

Jeudi 23 Novembre 1944

4 heures du matin, le Sergent Champier vient nous réveiller :
"Notre Lieutenant m'a permis de tout vous dire : Nous partons pour Vallée Étroite sur l'Italie, faire un coup de main et attaquer le fameux bois où se situent les blockhaus allemands."

Je me soulève à demi ... Tout tourne autour de moi ... Réaction immédiate, je me précipite dans la cour de.l'école, bondis vers la fontaine et me plonge la tête dans l'eau glacée ... C'est fait ! ... Tout va bien !...
Notre colonne s'ébranle avec nos amis les goumiers. Il tombe une pluie froide qui se transforme en glace sous nos pas. Notre marche est longue et très pénible en direction du col des Thures à 2000 mètres d'altitude. I1 faut y arriver impérativement avant le jour pour ne pas se faire repérer par
les Allemands.

En cette période tout est recouvert d'une épaisse couche de neige, molle dans la journée, verglacée dès le crépuscule. Nous nous dispersons dans les quelques cabanes d'alpage composées de vieilles pierres, de poutres, de troncs d'arbres et de sacs de terre, tout cela enfoui sous la neige.

Et l'attente commence ...
La journée sera longue avant l'attaque.

Tout à coup j'entends un rire éclatant qui vient du dehors, je me précipite par le semblant de porte qui donne sur l'extérieur, et je vois à quelques pas de la cabane un jeune goumier qui rit aux éclats, il me fait signe amicalement de m'avancer et se met à m'expliquer son surprenant travail.
Il vient de démonter une vieille caisse de ravitaillement,de prélever deux planchettes et 60 cm de longueur environ, de les fixer tant bien que mal avec du fil de fer sur les pieds de son F.M. et il me fait une démonstration de plongeon dans la neige, en faisant glisser son arme "bricolée", en me précisant qu'elle lui permettra de s'avancer plus vite et de glisser sous
les barbelés... Il est heureux de son invention et un grand sourire illumine son beau visage noir ébène où se détachent des dents d'une blancheur éclatante.

Je lui demande de rentrer dans notre refuge, il accepte tout content.

Nous avons passé la journée, ensemble, blottis l'un contre l'autre pour nous réchauffer autant que faire se peut. La lumière du jour s'atténuait lentement.... Je connaissais une grande partie de sa vie, de son pays, il connaissait une grande partie de la mienne... La nuit tombait doucement, dans le calme... avant la tempête... J'avais un AMI, un AMI GOUMIER.

Je ne vous détaillerai pas l'attaque de Vallée Etroite sous la pluie froide qui transperce tous nos effets, qui nous glace le corps tout entier.

Je vous dirais simplement, avec beaucoup d'émotion, que lorsque nous nous sommes repliés sous le feu des mitrailleuses et des 77 allemands, courbés en deux, de la neige jusqu'au ventre, est arrivé à ma hauteur un brancard de fortune, porté par deux copains. Gisait sur ce brancard un corps déchiqueté, démantelé, méconnaissable ... accroché sur un côté, pendait un fusil mitrailleur dont les pieds étaient munis de deux petites planchettes de bois fixées par des fils de fer...

J'ai pleuré.. Je venais de perdre un Ami... Mon AMI LE GOUMIER.

 

© Roger Barge. Givors. 2001

Je remercie Mme Evelyne Py qui m'a autorise a publier cette page.

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